Chapitre III

Le train du retour

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En me brossant les dents, j’ai jeté un coup d’œil au terminal et vu que mon train habituel avait été remplacé par un autre qui partait onze minutes plus tôt.

Mon premier cours commençait pourtant à la même heure.

Je me suis rincé la bouche et j’ai pris le terminal.

— Pourquoi celui-là ?

— Une affluence moindre est prévue.

— Remets l’ancien.

— Compris.

Mon train habituel est revenu dans l’emploi du temps.

Pendant que je nouais mes lacets, Mia a repris la parole.

— Il est recommandé de rentrer chez vous après vos cours aujourd’hui.

— Je sors.

— Aucun projet confirmé ne figure dans votre emploi du temps.

— On s’est organisés hier.

Personne n’avait encore choisi de lieu ni d’heure. Tout avait commencé quand un de mes amis avait écrit dans le groupe que ça faisait longtemps qu’on n’était pas tous sortis ensemble.

Quand Mia a répondu, j’avais fini de nouer l’autre chaussure.

— Rentrer chez vous réduirait la charge prévue pour demain.

— J’y vais quand même.

J’ai mis le terminal dans ma poche.

Sur le chemin de l’université, je suis tombé sur l’ami qui avait lancé l’idée. Il tenait un café de supérette dans une main et se battait, de l’autre, avec le plastique autour de la poignée d’un parapluie neuf.

— Tu viens toujours ce soir, hein ?

— Ouais.

— Bien. Tout le monde répond peut-être.

Le plastique s’est coincé à mi-chemin. Il a tiré plus fort et l’a déchiré en plein milieu.

— Pourquoi t’as acheté un parapluie ?

— La mienne dit qu’il va pleuvoir.

On a tous les deux levé les yeux.

Il n’y avait presque aucun nuage dans le ciel.

— Plus tard, apparemment.

Il a roulé le plastique déchiré en boule et l’a fourré dans sa poche.

Mon propre terminal a vibré.

Je l’ai laissé là.

À midi, quatre personnes avaient répondu dans le groupe. Deux venaient, une hésitait, et la quatrième avait écrit :

Je ferais sans doute mieux de rentrer ce soir. Je commence tôt demain.

Je savais qui l’avait envoyé, mais j’avais du mal à l’imaginer écrire comme ça.

Mon ami s’est penché pour lire.

— Il parle comme ça, maintenant ?

— Aucune idée.

— Avant, il disait juste « non ».

Il a posé son terminal et a tendu la main vers mes frites.

J’ai éloigné le plateau.

— Prends les tiennes.

— Tu vas pas les finir.

— Décide pas à ma place.

L’icône de Mia est apparue au bord de l’écran.

J’ai retourné le terminal face contre la table.

Au milieu du cours de l’après-midi, il a vibré de nouveau.

— Il est probable qu’un devoir à rendre demain soit publié.

J’ai continué à regarder l’enseignant.

— Rien n’a été annoncé.

— Les tendances de publication précédentes indiquent une forte probabilité.

L’enseignant est passé à la diapositive suivante sans parler de devoir, alors j’ai rangé le terminal dans mon sac. Une dizaine de minutes plus tard, l’étudiant devant moi a regardé quelque chose sous la table. D’autres écrans ont commencé à s’allumer dans la salle. Un nouveau fichier venait d’apparaître sur la page du cours.

Devoir — À rendre demain, 18 h 00

Quelqu’un derrière moi a marmonné : « Je le savais. »

Je me suis retourné.

— Comment ?

— Mon IA me l’a dit ce matin.

L’enseignant continuait à parler.

J’ai ouvert le devoir et l’ai fait défiler. Il était plus long que je ne le pensais. Mia n’a envoyé aucun nouveau message pendant que je lisais.

Après le cours, mon ami m’attendait près des escaliers, le parapluie neuf glissé sous un bras.

— Tu viens toujours ?

J’ai regardé vers la sortie.

— Ouais.

— Bien.

On a commencé à descendre ensemble.

Mon terminal a vibré avant qu’on atteigne le rez-de-chaussée, mais j’ai continué à marcher. Dehors, le ciel clair du matin était devenu gris. Près de l’entrée, des gens ouvraient leurs parapluies.

Mon ami a levé le sien.

— Tu vois ?

— Félicitations.

— J’ai absolument rien fait.

Il a fait tourner une fois le parapluie dans sa main avant de l’ouvrir.

On est partis vers la gare.

Le terminal a encore vibré et je l’ai finalement sorti au feu suivant. L’écran indiquait combien de temps j’avais dormi la veille, mon temps de trajet et le temps estimé nécessaire pour le devoir. Sous le calcul figurait une recommandation :

Retour au domicile : 18 h 42

Il était 18 h 17.

Mon ami avait déjà fait plusieurs pas quand il s’en est aperçu et est revenu vers moi.

— Quoi ?

— Rien.

— Tu penses à nous lâcher ?

— Non.

Le feu est passé au vert, mais un vélo a traversé avant qu’on fasse un pas. Mon ami a regardé le terminal dans ma main.

— La tienne te dit de rentrer aussi ?

— Ouais.

— La mienne me le répète depuis ce matin.

— Et tu fais quoi ?

Il a haussé les épaules.

— J’y vais.

Quand le vélo est passé, on a traversé.

On n’en a plus parlé avant le coin suivant. À l’entrée de la gare, deux nouvelles annulations sont apparues dans le groupe. On était encore quatre à y aller.

Mon ami a lu par-dessus mon épaule.

— Ça se réduit.

— Quatre, c’est suffisant.

— Alors, le bar de la dernière fois ?

Le bar était derrière la gare, avec une table étroite près de la cuisine. La dernière fois, le personnel s’était trompé plusieurs fois dans les boissons. Il y avait toujours eu quelqu’un pour prendre celle qui arrivait, et même si on n’arrêtait pas de parler du dernier train, personne n’avait voulu être le premier à se lever.

— Ça me va.

Aux portiques, on a dû se séparer. Il habitait dans la direction opposée et, d’habitude, on se retrouvait de l’autre côté de la gare.

Il a levé son parapluie.

— Vingt minutes.

— Ouais.

Il est parti vers l’autre portique.

Mon train pour rentrer partait dans trois minutes. Celui qui allait vers le bar partait dans douze. Je connaissais déjà les horaires, mais j’ai ouvert le terminal. Si je rentrais, Mia estimait que je finirais le devoir à 21 h 10 et que je serais au lit à 23 h 18.

J’ai affiché l’autre trajet.

Le devoir passait à 23 h 46 et l’heure de coucher recommandée à 1 h 02.

Aucun avertissement n’est apparu.

Un message de mon ami est arrivé.

Fais pas le mort mdr

J’ai écrit :

J’arrive

Je l’ai relu avant de l’envoyer et j’ai tout effacé.

Puis j’ai écrit :

Je vais peut-être rentrer finalement

Avant que je l’envoie, il a répondu.

Je le savais

Un autre message a suivi.

La prochaine fois

J’ai regardé vers le portique qu’il avait pris.

Il n’était plus là.

Le terminal a vibré.

— Votre emploi du temps a été mis à jour.

Je n’ai pas ouvert l’écran.

Quand je suis arrivé sur le quai, la pluie martelait le toit et couvrait par moments les annonces de la gare.

Le train pour rentrer est arrivé en premier.

Les portes se sont ouvertes et je suis resté où j’étais pendant que les gens passaient autour de moi et montaient. L’escalier vers le quai opposé n’était qu’à quelques mètres.

Les portes ont commencé à se fermer, puis se sont rouvertes.

Je suis monté.

Il y avait une place libre près de la porte. Je me suis assis et j’ai posé le terminal humide sur mon genou. Quand le train s’est mis en marche, l’écran s’est allumé.

Devoir de demain : 19 h 30–21 h 10

J’ai laissé l’écran ouvert pendant que le train entrait dans le tunnel.

Le texte se reflétait faiblement dans la vitre.